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Dr.Kyle – Du rap, des victoires et des fêtes

Qui peut prétendre faire du rap sans prendre position ? Qui peut prendre position sans vouloir en faire des actions ? Ça fait des années que Dr.Kyle, rappeur, saigne le cahier. Un peu moins qu’il a quitté son taf d’éduc spé pour en faire à plein temps son métier. Un an et quelques mois après la sortie d’un projet très réussi, Grands Hommes, on a pris le temps de le rencontrer pour parler d’art, d’engagement et de fête. Parce que dans tout ça, il est bien plus question de victoire que de défaite !

Du quartier à la scène : micro, boulot, dodo ? 🎤

« Je suis un rappeur engagé et festif. J’essaie d’écrire des textes pour qu’ils soient jugés comme beaux, qu’ils parlent de réalités concrètes avec de l’optimisme. »

La musique, Dr.Kyle l’a en partie découverte avec son grand frère qui jouait de la guitare. Le rap est arrivé plus tard. Au départ, Kyle était plus connu pour sa caméra que pour son micro : il faisait des instrus, filmait et montait des clips… 

« Tout le monde rappait dans mon quartier. Moi, je n’avais peut-être pas l’imagination de me dire que je pouvais rapper. Par contre, y’a un moment donné où je me suis mis à écrire des textes pour que mes potes les rappent. Et petit à petit, ils m’ont dit, “bon… faudrait que tu les rappes toi, tes textes” ! »

C’est à l’approche de la vingtaine, quand il quitte La Villette pour un autre quartier lyonnais, qu’il se fait connaître en tant que rappeur. Grâce à une partie de son entourage qui évoluait déjà dans le milieu du spectacle vivant, il s’essaie à la scène assez rapidement. Ça peut paraître logique pour certains… mais ça ne l’est pas forcément. Parce que quand tu as grandi dans un quartier, aller rapper dans un bar de la Croix-Rousse, ce n’est ni facile, ni “normal”.

« Dès que tu te mets à faire de la scène, tu te rends compte que ce n’est plus du tout les mêmes personnes. Tu changes de sociologie de rappeurs, malheureusement. C’est segmenté, comme l’est la société. La première barrière qui se fait, c’est accéder à la scène et aux open mics : ce sont des mondes qui se connaissent, mais qui ne se côtoient pas forcément. »

Cette barrière, il l’a franchie en partie grâce à l’asso Bizarre! – devenue la salle de concert à Lyon –, à Clem (KLM) et aux Ming8 Halls Starf, qui lui ont donné envie de se lancer :  « J’ai traîné au quartier, le quartier m’a amené le rap, les cyphers, faire du rap ensemble, les enregistrements, les clips… et les associations m’ont apporté le spectacle vivant, le fait d’aller chercher des open mics et de faire des scènes. »

Depuis ? Il a continué, jusqu’à lâcher son taf d’éduc spé pour se concentrer sur la musique. De toute façon, c’est une obsession. Le grisement de la scène et tout ce que ça t’apporte autour te pousse à travailler… sans avoir l’impression de travailler. La machine est lancée.

 « C’était un rêve un peu inassouvi pendant très longtemps. À un moment donné, je me suis dit qu’il fallait que j’essaie. Sinon, j’allais m’en vouloir toute ma vie. Parce que ça passe par avoir plus de temps. Tu sais, quand tu es éduc spé et rappeur, comme plein de métiers ou autre forme d’art, c’est compliqué parce que tu as la tête pleine quand tu sors du taf, t’es pas disponible quand on te propose des choses… Il faut un moment donné où tu es libre totalement. »

La qualité avant tout : prendre le temps de travailler mieux ✨

 « C’est super flippant, oui bien sûr. Et c’est très stressant, on va dire. Il faut se lancer dans le truc et avoir peur, mais il faut le faire. Un peu la politique de l’action. On verra ce qu’il se passera, mais il faut y aller. Il faut transformer ça en acte. »

Se lancer dans l’art à plein temps, c’est un saut dans le vide qui ne se fait pas en un claquement de doigts. Mais si tu veux avancer, il faut y aller. Même si ce n’est pas évident de se trouver un cadre, des routines, et de se donner le temps, d’autant plus avec les réseaux qui peuvent pousser à la surproduction. Kyle a choisi de s’écouter et d’avancer à son rythme.

« J’essaie de me protéger un peu. Surtout vu l’époque qu’on vit, où tout va assez vite, où tu as l’impression d’être dans une demande de production permanente. Les réseaux sociaux te poussent beaucoup à ça, et j’essaie de m’en préserver. Tant que je ne suis pas content de ce que je fais, je m’empêche de sortir quelque chose. Et je pense qu’il faut réussir à se préserver pour le faire. Mais c’est dur. »

Depuis ses débuts, Kyle privilégie la qualité. Pas question de courir après la montre et de bâcler les choses. Il faut que ce soit recherché, travaillé, soigné. Et tant pis s’il ne sort pas des projets tous les quatre matins : c’est aussi ce qui lui vaut des écoutes ! 

« Il y a des gens qui continuent à m’écouter des années après, et je les en remercie. Il ne faut pas que d’un coup je me mette à écrire plus rapidement, moins bien. Il faut que j’essaie de garder une certaine forme de qualité, ou plutôt que je continue à m’améliorer. Donc que je prenne encore du temps. »

Puis il ne faut pas oublier qu’être rappeur indépendant, c’est aussi tout faire soi-même : la création mais aussi la comm’, la prog’, la logistique… Et ce ne sont pas les likes qui font vivre. Ni les streams. Alors il faut faire des scènes et remplir des salles.

« Le fait de réussir, de percer, il va dans le monde réel. C’est pour ça qu’il faut avoir de la distance avec les réseaux sociaux aussi. Ce qui te fait du blé, c’est les concerts, les gens qui matériellement viennent te voir. Pour moi, la réalité c’est ça. Est-ce que tu as suffisamment de gens qui s’engagent à venir te voir ? Est-ce que tu es une valeur sûre pour un programmateur ? Ça, c’est percer. »

Et pour ça… il faut travailler. Mais pas forcément toujours plus. Parce que politiquement, ce n’est pas non plus sa vision. Parce que si l’on pouvait toutes et tous travailler un peu moins, le monde s’en porterait tout aussi bien.

« Le monde pourrait tourner avec nous tous qui travaillons beaucoup moins. Les gens auraient le temps de s’occuper de leur famille, de mieux réfléchir à leurs problèmes psychologiques, à leurs problèmes sociaux, ils auraient le temps de se politiser, de se passionner, d’élaborer de nouveaux trucs… Il y aurait beaucoup plus d’artistes, de gens dans le milieu associatif… »

Des projets et des idées à défendre ⚔️

« Quand tu arrives dans un concert et que les gens connaissent tes paroles, c’est trop beau. Ça, c’est le truc que je préfère, auquel je ne m’habitue pas et j’espère ne jamais m’habituer. Mais quand ça m’arrive, parce que là depuis cette année ça m’arrive, ouais c’est beau putain, ça fait tellement plaisir ! »

Depuis sa sortie fin 2024, le projet Grands Hommes vit bien. Les retours sont positifs, les écoutes se poursuivent et le public est au rendez-vous. Entre Crépuscule, Gloire, Les autres ou Connais-moi mal, il y a de quoi se prendre quelques claques. 

« Je pense qu’on a réussi, humainement, à bien se trouver pour le construire, et trouver une cohérence. J’adore le défendre sur scène. Il va continuer à vivre. J’ai mis du temps à l’écrire, j’aimerais bien mettre du temps à le défendre aussi. »

Il faut dire que le projet est bien structuré, cohérent, varié. Et c’est aussi le fruit d’un travail d’équipe, car Kyle est plutôt bien entouré artistiquement. Du côté de son équipe de scène, on retrouve notamment Kaynixe (la meilleure DJ d’Europe), Barbu, rappeur et comédien d’impro, James, comédien et metteur en scène. Du côté de l’enregistrement, Tacos Criminal, DJ scène d’Okis, a assuré le rec, le mix et le mastering. Sans oublier Clem ou Rowtag, qui lui apportent toujours beaucoup, et les personnes impliquées pour les clips et les photos.

Pour sa release, Kyle a éclaté les jauges de deux salles, à Lyon et Saint-Étienne. Entre mai et juin 2025, il a enchaîné les scènes en jouant deux fois par semaine, pendant un mois et demi. Une première fois pour lui, qui rassure et donne encore plus d’envie. L’envie d’écrire, mais aussi et surtout de réunir.

L’art pour les gens : créer du commun et célébrer nos victoires ✊

« L’artiste n’a de qualité qu’au milieu du reste de la population. […] L’art est destiné aux gens qui travaillent. Aux gens qui vivent des dures réalités. Donc il faut que ça leur parle, il faut que tu les connaisses. Il ne faut pas que tu te coupes du monde. Pour moi, c’est important de rester connecté à des gens qui n’ont pas la même vie que toi. […] Le but de la chanson, c’est de créer de l’empathie. »

Pas question d’être hors sol et de rester dans un entre-soi, entre artistes. C’est trop dangereux. Et pour que Dr.Kyle trouve du sens dans ce qu’il fait, il faut que son art puisse parler aux gens. Et à des gens différents. 

« Rendre accessible, ça ne veut pas dire rendre plus bête. Parce que c’est très dur d’universaliser son propos, de sortir du bouillon que tu as dans la tête, et de le rendre attrayant. Mais on a besoin de ça. »

Parce que le but, c’est non seulement de partager des ressentis, des émotions, des constats, de réfléchir à des solutions… mais c’est aussi de réunir et de fédérer. De créer des choses qui se partagent, de la ferveur, du vivre ensemble.

« Quand tu es artiste, tu crées du commun. Et ça, il ne faut pas l’oublier. Tu crées des instants où les gens se rencontrent, en dehors de leurs milieux sociaux, de leur paradigme. Et tout le monde chante la même chose. Tout le monde danse ensemble. C’est très politique ! D’où le fait que ce qui est peut-être le plus important dans ma musique, c’est que ce soit festif. Il faut qu’on ait des victoires de notre côté. Qu’on puisse chanter ensemble, danser ensemble. Sinon, on ne va pas s’en sortir. »

Créer des moments de liesse comme ça, c’est évidemment utile. C’est même indispensable. Alors il y a de quoi être fier et y trouver du sens quand on se retrouve face à un public varié qui écoute, partage des mots, des visions, des valeurs, des idées et des envies de passer à l’action.

Facile à dire. Pour ça, il faut faire des bonnes chansons, artistiquement esthétiques, avec la bonne alliance entre le fond et la forme. Pas évident quand tu évoques des sujets complexes, qui ne doivent pas se transformer en chansons bateau. Mais Kyle y arrive plutôt très bien : il dresse des constats tout en allumant la lumière. Entre rage et poésie, hargne et humour, haine et amour, il garde le sourire sur scène tout en invitant à une seule chose : agir pour mieux faire la fête ensemble.

« Tu ne peux pas donner de l’espoir à quelqu’un si tu ne pars pas du constat que c’est sombre. On est dans un monde qui écrase l’être humain en permanence. Mais ce n’est pas une fatalité. Et je pense que c’est ça, la clé de la question. On part du constat que c’est sombre, et il faut qu’on le transforme en actions derrière. »

La suite ? Défendre ses projets sur scène, tout en passant dans la salle du temps pour écrire la suite. Tout faire pour ne pas stagner, et s’améliorer pour continuer à réunir et à partager. À l’heure où l’on écrit ces mots, des nouveaux morceaux sortent déjà de l’eau. Alors on vous invite fortement à aller écouter Celui qui brûle.