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Eve – Rira bien qui rira avec les autres

Eve TGA, humoriste

Quand on fait partie d’une minorité, il faut parfois se créer son propre chemin. Pour soi, mais aussi pour ouvrir la voie aux autres. C’est ce qu’a fait Eve, standuppeuse, comédienne, et aujourd’hui Directrice artistique pour Hilarant Prod. À Lyon, elle s’est battue pour un stand up plus inclusif, plus respectueux, plus fort… au point de s’oublier, pour mieux se retrouver. On a pris le temps d’en discuter. On s’est un peu dispersés, mais c’était loin d’être sans intérêt !

🕵️‍♂️ Le rire pour réfléchir et éviter de fléchir

« J’essaie de faire en sorte de comprendre ce qui m’entoure, et si on peut en rigoler tous ensemble, c’est encore mieux. […] Pointer un souci que je ne comprends pas et dire : viens on le désosse. À la base j’ai fait un master d’anthropologie… donc j’ai l’habitude de me pencher sur un thème et de me dire, attends, pourquoi c’est comme ça ? »

Vous l’aurez compris : Eve aime chercher à comprendre le monde qui l’entoure et le pourquoi du comment. Elle observe, analyse, se questionne… et transforme tout ça en vannes. Histoire de transmettre ses interrogations, mais aussi de faire en sorte qu’on essaie d’y répondre ensemble.

« J’essaie qu’on fasse en sorte de se comprendre tous un peu mieux. Je pense qu’il y a beaucoup de frustration et d’incompréhension basées sur le fait qu’on ne se comprend pas les uns les autres, et que si on passait par cette case de “ah bah tiens je te montre mon prisme, mon point de vue”, peut-être qu’on peut se rejoindre. »

Le stand up, à la base, c’est plus ou moins une histoire de hasard dans sa vie. Autrement dit ? Une copine qui la trouve drôle l’inscrit à un concours d’humour, elle en sort avec le prix du jury (qui n’existait pas)… et c’était parti. Elle décide de continuer, se met à arpenter les salles et à évoluer. Elle avait trouvé un bon moyen de s’exprimer.

« De base, j’exprimais beaucoup de colère que j’essayais de tourner en humour. Parce que la colère est une émotion qui n’est pas encore vraiment acceptée, chez les femmes comme chez les hommes. On a appris à en parler avec humour — à travers l’ironie, le sarcasme ou l’humour noir — parce que c’est souvent le seul moyen de partager cette émotion sans violence, tout en gardant nos interlocuteurs avec nous, plutôt que contre nous. Je m’exprimais sur scène sur les choses qui me dérangent, et je suis devenue plus discrète dans ma vie privée, beaucoup plus observatrice. Mon besoin d’expression est passé dans la scène. »

Finalement, Eve se voit un peu comme ce petit papy que l’on aperçoit en terrasse, buvant son café en observant le monde défiler autour de lui, qu’elle compare à un anthropologue : « Tu es là, tu t’assois, tu regardes. » 

Bon, elle regarde, certes, mais elle essaie aussi de comprendre, d’exprimer ses idées et de dénoncer, à sa façon. Les gens disent d’elle qu’elle fait de l’humour bienveillant. De quoi se questionner sur la nature de l’humour malveillant…

« Il y a des blagues profondément racistes, misogynes, grossophobes, qui n’ont plus leur place. Il faut peut-être se renouveler. La société bouge, nos langues évoluent… Peut-être qu’il est temps de prendre le train en marche. C’est ce que je dirais, pour rester polie. »

Eve, de son côté, a tendance à remettre en question les relations de domination. Et de toute façon, dénoncer n’est pas vraiment une option…  « Dans la manière de relativiser, forcément, tu pointes du doigt quelque chose. Je crois que quand tu essaies de relativiser, tu essaies de dénoncer. Que ce soit à travers de l’humour innocent, du sarcasme, de l’humour noir… tu pointes quelque chose. »

Dans les vannes, pas question de se limiter. D’autant plus que quand tu brises une limite morale, ça peut faire du bien à tout le monde. Alors Eve puise l’inspiration partout où elle peut, et explore son métier comme une palette de couleurs en s’enrichissant de plein d’humours différents. Et si ça dérange… tant mieux. « On est là pour être dérangeants, je crois. Mais ça dépend pour qui. On est forcément dérangeant pour quelqu’un. Si on n’est dérangeant pour personne, on fait du consensus, on ne remet pas en cause le monde dans lequel on vit. C’est un peu notre boulot de faire ça. »

🚪Ouvrir des portes dans le stand up à Lyon : ce n’était pas servi sur un plateau !

Quand Eve s’est lancée, il y a à peu près 7 ans à l’heure où l’on écrit ces mots, les scènes de stand up lyonnaises se comptaient sur les doigts d’une main. Sauf que faire des grands allers-retours à Paris (pour jouer à perte) n’était pas une option. Alors dans la lignée de Hermann Meva, Kacem Delafontaine, Yanisse Kebbab et Bamba Fall, mais aussi à leurs côtés, Eve décide de faire bouger les choses et de créer de la scène à Lyon. Entre les tafs alimentaires et les comedy clubs le week-end, le rythme est intense. Mais le jeu en vaut la chandelle.

À l’époque, le milieu est encore très masculin et genré. Et comme les femmes sont peu nombreuses, elles ont une étiquette et deviennent des quotas. Une meuf à chaque plateau, c’est pas mal, non ? Non. Alors Eve démarre la première scène de stand up pour femmes cis et trans, le Schneck up, au Rita plage à Villeurbanne.

« Dans le système dans lequel on est, les places qu’on laisse à la femme ne sont pas très grandes. […] Il n’y a pas assez de meuf. À chaque fois on est la charmante, l’atout charme de la soirée… moi, j’en ai marre d’être présentée comme ça. Donc plutôt que de venir toquer à votre porte et d’avoir toujours les mêmes réponses, je vais faire mon propre truc. »

La direction artistique est claire : une non mixité choisie, pour tendre le micro aux personnes qui ne l’ont pas assez et créer une safe place. Et comme tout choix fort, la position dérangent certaines personnes. Et devinez quoi ? Ce sont surtout des hommes. Sauf que le plateau prend. Il prend plutôt bien, même.

En parallèle, Eve lance une autre scène : l’Alma Comedy Club. Là bas, elle fait jouer tout le monde – même si certaines personnes, piquées par la direction du Schneck up, continuent à la boycotter.

« Je me suis fait traiter de féminazi. Parce que je parlais beaucoup de mes malaises avec la gent masculine, hétérosexuelle. […] Et parce que j’ai fait partie des premières personnes qui disaient toi c’est non, toi oui, ça c’est lourd, ça c’est misogyne… Et pour cela, je me faisais traiter de “féminazie” – un terme qui, à l’époque, était utilisé pour qualifier une féministe jugée “trop radicale”, bien vant l’apparition des polémiques liées à Dora Moutot, au parti des “Féminellistes” ou aux courants de féminisme d’extrême droite. Ce mot était aussi employé, de manière simpliste, par ceux qui ne maîtrisaient pas le sujet, pour désigner ce qu’ils appelaient des “ultra-féministes” – C’est quand même grave. Je crois que les gens devraient faire attention à leur compréhension du féminisme, et à la réappropriation des termes. Insulte-moi, mais insulte-moi bien, s’il te plaît ! »

Alors que dans le milieu, les plateaux prétendaient laisser la chance à tout le monde, Eve s’éloigne des politesses habituelles. Si elle ouvre un plateau, ce n’est pas pour espérer se faire inviter ailleurs, mais simplement pour proposer quelque chose de qualité. Et ça, ça implique des choix. « Forcément, je ne me suis pas fait que des amis, et j’ai eu des bâtons dans les roues, mais je préfère ça plutôt que de m’être compromise moi. Chacun ses valeurs, je ne jugerais pas les gens qui font d’autres choix. Ce sont les miens. »

Résultat ? Ses plateaux se mettent en marche et fonctionnent très bien. Les samedis soirs sont complets. La réputation grandit. Des gens viennent de Paris et de Marseille. Petit à petit, Eve se raccorde avec d’autres plateaux et le stand up se développe à Lyon. « Ça m’a permis d’avoir une certaine assise, et de donner naissance à plein d’autres petits trucs. Maintenant, il y a des gens qui font des super comedy clubs, où c’est plus safe, où les gens qui ont des blagues très limites ne se sentent pas à leur place. »

🎨 Des plateaux à la production : se réunir pour mieux rire

« J’ai fait beaucoup de projets en commun. Je m’occupais d’autres artistes, j’ai adoré, c’était génial. J’ai vu plein de gens arriver sur scène et évoluer. C’est un cadeau, à chaque fois, de voir des gens prendre du plaisir et évoluer sur scène. »

En se battant pour le stand up et pour ses idées tout en jouant son propre spectacle (La Crème), Eve s’est un peu oubliée. Elle jonglait entre les tafs alimentaires, la gestion des plateaux, ses passages, jouait la maître de cérémonie, assurait la comm’… ça fait beaucoup, non ? Oui, ça fait beaucoup. « J’ai eu des problèmes de santé parce que j’avais un régime de travail assez fou. Je n’avais plus de vie personnelle, et je suis tombée malade. »

Pas le choix : Eve met en pause ses plateaux et prend du temps pour elle, pour se soigner, se réparer et repartir du bon pied. C’est long, mais nécessaire. Pendant ce temps, les graines qu’elle a planté continuent de germer. Elle a donné à des gens l’envie de se lancer, les plateaux se sont multipliés et les idées ont avancé… même si c’est loin d’être terminé.

« Il y a des personnes qui ont la lumière et pour qui ça roule. Mais il y a encore des personnes qui sont queer, trans ou racisées, qui ont le même niveau, voire plus fort, et qui ne sont pas mises en avant, pas acceptées dans ces endroits-là. »

Finalement, lorsqu’elle se remet en marche, des forces du stand up à Lyon se réunissent. Invitées par Bamba, Eve rejoint Hilarant Prod, une boîte de production qui rassemble plusieurs petites boîtes de prod’ qui avancent ensemble. En tant que public, on ne voit parfois que le fun… alors qu’il y a des heures et des heures de travail derrière.

Avec Hilarant, le stand up peut avancer dans une même direction et monter de beaux projets, à l’image du Stup Festival. Entre autres. « On fournit pas mal de choses, on essaie de créer de l’emploi le plus possible pour les gens dans notre prod, et puis on essaie de proposer de la variété pour les gens qui passent par Lyon, autant pour les spectateurs que pour les standuppeurs et standuppeuses. On essaie au maximum de proposer de tout à tout le monde. »

Santé mentalement parlant 🧠

« Avec ma maladie, j’ai eu un rappel à la vie. La vie est à la fois très longue et très courte. Si tu continues à avoir un rythme de vie comme tu avais, tu vas mourir. Plus tôt et en souffrant. Je vais mourir aussi, mais en fait, pourquoi pas kiffer un peu ? Je sais que ma vie risque d’être précaire, donc j’essaie de prendre des dispositions pour faire les bons choix de vie. »

À l’heure actuelle, pas question pour Eve de lâcher le monde du pestacle, ni même de reprendre un taf alimentaire. En faisant des semaines de 70h et de la scène les week-ends tout en gérant les plateaux pendant presque 10 ans, Eve a eu sa dose. 

« J’ai tellement été très occupée mentalement, que maintenant j’aspire à trouver un rythme là-dedans. Un taf alimentaire, pour moi, c’est un mangemort. Donc ce n’est pas l’intérêt. Je veux trouver le bon rythme dans la production, dans l’écriture… La vie, maintenant, c’est the floor is lava : il faut que je marche sur des meubles, je ne veux plus toucher la terre. Pas grave, il faut juste s’habituer à escalader. Je n’ai pas encore ma carte de membre à MRoc, mais j’apprends, doucement. »

Le déclic, ça a été la maladie. Parce qu’avant ça, pas toujours facile de s’écouter, de savoir s’arrêter, de faire des pauses, et de ne pas aller trop loin. « Avant de tomber malade et que tout s’écroule, ma vie c’était mettre mon réveil et me dire “ah chouette, je vais dormir 4h”. Et ça, un nombre incalculable de fois. Tu es dans un tunnel. Et quand tout s’écroule autour de toi, quand tu as ton psy, ton médecin traitant et des médecins autour de toi qui te disent “arrêtez-vous, parce que sinon vous allez aller si loin qu’on ne saura pas vous récupérer…” »

Pire, quand tu commences à avoir des pensées noires (pour rester sobre), il faut savoir les entendre et en parler. Facile à dire. Facile à dire, mais c’est parfois le moment ou jamais pour réagir. Eve est passé par là, l’a compris et pose depuis un autre œil sur la vie. Plus question de se laisser de côté.

« Quand tu es dans des moments où tu es là, tu survis, tu vas au travail en voiture, tu te dis allez, un coup de volant et je passe sous le camion… attends, ça va pas du tout là. Ça va pas. Quand tu as traversé ça, tu vas regarder un coquelicot pousser et profiter. Tu mets en place des trucs, avec les gens tu essaies d’être précautionneuse… J’étais déjà précautionneuse, mais sauf avec moi. Maintenant, je ne fais plus de concession avec moi-même. »

Finalement, Eve a beaucoup appris. Sur elle, sur les autres, sur le monde qui l’entoure. Aujourd’hui, elle s’écoute, tout en continuant à faire vivre Hilarant Prod avec ses ami•es du milieu. Sans oublier de porter ses idées, de créer de fausses affiches de spectacles, et de faire évoluer le sien. Si vous avez envie de rire avec bienveillance… foncez la voir sur scène !

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