Il faut parfois prendre différents chemins pour trouver le sien. Par exemple ? Faire du théâtre, des petits jobs, se remettre en question, partir à l’autre bout du globe, se mettre à poil puis revenir plus fort. Guilhem est artiste, comédien, standuppeur. Il a eu peur. Mais depuis deux ans, il a posé ses valises à Lyon et est bien décidé à vous partager sa passion : le rire. On a pris le temps de discuter dans le décor de son nouveau concept : Blague Appart. L’occasion de savoir s’il était vraiment drôle (en vrai ça va), mais aussi d’en savoir plus sur son parcours, sa vision, ses projets, ses ambitions.
Du théâtre au stand-up, il n’y a qu’un acte 🎭
« Je pense que je rêvais de stand-up, mais que j’en avais pas conscience. J’ai mis ça de côté, j’ai fait du théâtre pendant des années… Mais j’avais toujours ce truc : ce qui me plaît, c’est de faire rire les gens. »
Même si on lui avait déjà suggéré de le faire plus tôt, c’est à 16-17 ans seulement que Guilhem s’essaie au théâtre. La faute à une image un peu vieillissante, et à des pièces sans saveur vues à l’école. Finalement, il saute le pas : « C’est bizarre, mais il y avait un truc au fond de moi qui m’attirait. » Il va faire un tour au Cours Florent, et il accroche tout de suite. Même si l’humour et l’envie de faire rire sont déjà là, le stand-up n’a pas encore explosé et les écoles sont inexistantes. Les seuls artistes connus sont les grosses stars et les scènes paraissent inatteignables.
« C’est là depuis très longtemps chez moi. Quand j’étais petit, j’étais un grand fan de Jamel, puis j’ai baigné dans les petites annonces d’Elie…Au théâtre, certaines remarques m’ont freiné : on a pu me dire que je n’étais pas là pour faire des blagues ou “amuser la galerie”. Il fallait être sérieux et je m’y suis formaté.»
Même en jouant dans des pièces, ce qui lui plaît le plus, c’est quand les gens rigolent. Mais Guilhem suit sa route : il fait les Cours Florent, passe des concours, rejoint une école à Marseille à 26 ans et entre, pas à pas, dans le monde professionnel du théâtre. Jusqu’à ce qu’il regarde la réalité en face.
« Ce que tu aimes, c’est faire rire. Vas-y, teste ! Je crois que la blague a toujours été en moi. C’est juste que je n’arrivais pas à me l’avouer ou à me confronter à ça. D’ailleurs, c’est pour ça que je suis parti à Montréal et que c’est là-bas que j’ai fait mes premières scènes de stand-up. »
Il finit par franchir le cap, s’essaie à Montréal, teste des blagues, s’amuse. C’est confirmé : il adore ça. Deux ans plus tard, il revient avec ses blagues en France, à Lyon. Depuis, il avance avec l’intermittence entre les pièces, les figurations et les petits jobs. Même s’il faut parfois passer par des petits boulots éthiquement discutables (allez le voir sur scène pour en savoir plus 😌), le statut lui permet de trouver l’énergie, le temps d’être créatif et de faire des scènes.
« Il y avait quand même une nécessité. Un truc au fond de moi qui me rongeait, me démangeait et me disait il faut que je teste, au moins que j’essaie. Une envie que tu ne peux pas contrôler, qui vient vraiment du fond de toi. […] Dans le rire, il y a une vérité, plus qu’au théâtre où tu peux beaucoup douter. Tu sais si tu as été drôle ou pas. Le gros déclic, je pense que c’est juste l’envie un peu incontrôlable de faire rire. »
Écrire aux éclats ✍️
« J’avais peur. C’est très bizarre. En écrivant, tu te confrontes à des questions, il y a une vraie mise à nu, un truc qui est très pudique, très intime. J’en ai eu envie mais par manque de courage et par peur d’affronter certaines questions, je me le suis refusé. »
Avant le standup, Guilhem n’écrivait pas tant. L’écriture est venue quand il s’est lancé. Et ce n’était pas si facile : « C’est une vraie discipline. Au début, c’était même éprouvant et dur. Je le vivais même un peu mal ! Maintenant, j’adore. » Assez, vite, il se rend compte que faire rire pendant 5 minutes, c’est loin d’être simple. Et que pour écrire 5 bonnes minutes pour un plateau, il y a des heures de travail.
Mais il se prend au jeu, fait évoluer ses techniques d’écriture, essayant d’être discipliné tout en gardant de la liberté. Son truc ? Écrire tous les matins, au moment où il sent que son cerveau est le plus ouvert, le plus créatif – que ce soit chez lui, à la bibliothèque ou dans des cafés selon les envies. « Je pense qu’on a chacun son truc. Je suis toujours en recherche. Roman Frayssinet disait que quand tu n’as pas d’inspiration, c’est bien de casser ses routines. »
L’objectif ? Avoir une bonne demi-heure de qualité : « En une demi-heure, tu as vraiment le temps de parcourir l’univers de l’artiste. Il a le temps de te parler, tu as le temps de capter les messages qu’il veut faire passer, de comprendre son humour… » Pour ça, il n’y a pas 36 solutions : il faut écrire… et jouer. Même si c’est un saut dans le vide à chaque fois. Alors il multiplie les passages et les plateaux, pour se faire les dents et jouer un maximum. « Au début, je voulais tout le temps tester de nouvelles choses. J’ai appris qu’il fallait faire, refaire, refaire, pour avoir une blague millimétrée. »
Bien sûr, il y a encore des remises en question de temps à autre. C’est même les montagnes russes. Mais pas question de se démonter à chaque passage moyen. Au contraire : « Même si je bide, je suis tellement heureux de jouer… Même si ça ne marche pas. C’est juste qu’il faut que je travaille. Le plus difficile, c’est quand tu ne joues pas. »
Depuis février 2026, Guilhem a monté son plateau : Blague Appart. Un format original, à la maison, qui réunit 4 humoristes (trois font 10 minutes, et un fait 30 minutes). Pour la première édition, Guilhem a joué avec Arthur situations, La vraie Carine et Lucas Hueso, qui est à l’origine du concept.
« C’est un concept qui vient de Montréal, qui s’appelle le JT. C’est une grosse colocation, et ils invitent des humoristes pour des soirées. Quand j’ai parlé de ce concept à Lucas, il m’a dit que c’était lui qui l’avait monté avec deux potes ! Je l’ai repris et je l’ai mis à ma sauce. C’est hyper convivial. L’idée, c’est que ce soit un peu comme une soirée entre potes. On fait des blagues à la maison, c’est à la cool. »
Les premières étaient très réussies, de bon augure pour la suite : les rires étaient au rendez-vous, l’ambiance cosy aussi, les humoristes ont pu tester des blagues et partager certains de leurs meilleurs passages. L’occasion de faire des découvertes et de rentrer plus en profondeur dans l’univers de la « tête d’affiche » grâce à sa demi-heure de jeu.
« Tu dois te confronter à ce que tu ressens, à tes émotions, à réfléchir sur certains sujets. L’écriture m’a amené ça et je trouve ça incroyable. Le fait de pouvoir mettre des émotions par écrit, structurer ta pensée… c’est comme un pouvoir que j’ai découvert avec l’écriture. »
Les thèmes de prédilection de Guilhem ? Au départ, c’était l’actualité. Jusqu’à ce qu’il se rende compte que c’était casse gueule : le temps d’écrire une bonne blague, l’actu est déjà passée. Sa plume n’était pas encore assez affutée. À force de jouer, il se rend compte que ce qui fait la différence, c’est l’honnêteté : parler de soi, tirer le fil et avoir un regard critique et pertinent.
« Ça ne veut pas dire que tout doit être vrai. Mais il faut un endroit où ça touche sincèrement. Sinon, tu le ressens et on va moins rire.Plus tu es honnête avec toi-même, plus tu vas toucher les gens. Je pars de plus en plus de moi, de ce que je vis, en essayant d’être honnête avec ce que je ressens. Et quand un sujet est intéressant, j’essaie de prendre du recul. »
Plus simple à dire qu’à faire. D’autant plus que ça revient aussi à faire un travail sur soi : « tu apprends à te connaître, à parler de certains sujets. Tu te découvres. Mais ce n’est pas une thérapie. Je ne veux pas faire du stand-up pour parler de moi. L’idée, c’est de savoir pourquoi tu parles de ce sujet, qu’est-ce qui te touche. Tu es là pour faire rire, pas parler de toi. C’est un curseur à trouver. »
S’il veut pouvoir toucher les gens, y compris ceux qui le connaissent bien, pas le choix : il doit être sincère. Et pas question de se limiter dans ses blagues, sauf s’il ne maîtrise pas assez le sujet – c’est le risque de faire des mauvaises blagues et de blesser des gens. Le but, c’est avant tout d’être drôle… et pertinent.
« Arriver à faire passer des idées avec le rire, ça a une puissance incroyable. J’étais un peu perdu dans ma vie, et le seul truc que je crois savoir faire dans ma vie, c’est l’humour. C’est une chance que je trouve incroyable. Tu peux prendre du recul sur les choses, désamorcer des situations… Ça m’a sorti de plein de galères. Je le vois comme une force. »
À l’heure où l’on écrit ces mots, le stand-up continue à exploser et Guilhem poursuit sa route, découvrant les scènes émergentes pour poursuivre sa progression. Le goal ? Réunir et faire rire de plus en plus de monde tout en arrivant à parler de certains sujets compliqués avec humour. Ce monde en a bien besoin !
Vous voulez en savoir plus sur le travail de Guilhem ? Allez checker son insta et celui de Blague Appart, puis contactez-le pour faire partie du public de la prochaine édition !
Quand on fait partie d’une minorité, il faut parfois se créer son propre chemin. Pour soi, mais aussi pour ouvrir la voie aux autres. C’est ce qu’a fait Eve, standuppeuse, comédienne, et aujourd’hui Directrice artistique pour Hilarant Prod. À Lyon, elle s’est battue pour un stand up plus inclusif, plus respectueux, plus fort… au point de s’oublier, pour mieux se retrouver. On a pris le temps d’en discuter. On s’est un peu dispersés, mais c’était loin d’être sans intérêt !
🕵️♂️ Le rire pour réfléchir et éviter de fléchir
« J’essaie de faire en sorte de comprendre ce qui m’entoure, et si on peut en rigoler tous ensemble, c’est encore mieux. […] Pointer un souci que je ne comprends pas et dire : viens on le désosse. À la base j’ai fait un master d’anthropologie… donc j’ai l’habitude de me pencher sur un thème et de me dire, attends, pourquoi c’est comme ça ? »
Vous l’aurez compris : Eve aime chercher à comprendre le monde qui l’entoure et le pourquoi du comment. Elle observe, analyse, se questionne… et transforme tout ça en vannes. Histoire de transmettre ses interrogations, mais aussi de faire en sorte qu’on essaie d’y répondre ensemble.
« J’essaie qu’on fasse en sorte de se comprendre tous un peu mieux. Je pense qu’il y a beaucoup de frustration et d’incompréhension basées sur le fait qu’on ne se comprend pas les uns les autres, et que si on passait par cette case de “ah bah tiens je te montre mon prisme, mon point de vue”, peut-être qu’on peut se rejoindre. »
Le stand up, à la base, c’est plus ou moins une histoire de hasard dans sa vie. Autrement dit ? Une copine qui la trouve drôle l’inscrit à un concours d’humour, elle en sort avec le prix du jury (qui n’existait pas)… et c’était parti. Elle décide de continuer, se met à arpenter les salles et à évoluer. Elle avait trouvé un bon moyen de s’exprimer.
« De base, j’exprimais beaucoup de colère que j’essayais de tourner en humour. Parce que la colère est une émotion qui n’est pas encore vraiment acceptée, chez les femmes comme chez les hommes. On a appris à en parler avec humour — à travers l’ironie, le sarcasme ou l’humour noir — parce que c’est souvent le seul moyen de partager cette émotion sans violence, tout en gardant nos interlocuteurs avec nous, plutôt que contre nous. Je m’exprimais sur scène sur les choses qui me dérangent, et je suis devenue plus discrète dans ma vie privée, beaucoup plus observatrice. Mon besoin d’expression est passé dans la scène. »
Finalement, Eve se voit un peu comme ce petit papy que l’on aperçoit en terrasse, buvant son café en observant le monde défiler autour de lui, qu’elle compare à un anthropologue : « Tu es là, tu t’assois, tu regardes. »
Bon, elle regarde, certes, mais elle essaie aussi de comprendre, d’exprimer ses idées et de dénoncer, à sa façon. Les gens disent d’elle qu’elle fait de l’humour bienveillant. De quoi se questionner sur la nature de l’humour malveillant…
« Il y a des blagues profondément racistes, misogynes, grossophobes, qui n’ont plus leur place. Il faut peut-être se renouveler. La société bouge, nos langues évoluent… Peut-être qu’il est temps de prendre le train en marche. C’est ce que je dirais, pour rester polie. »
Eve, de son côté, a tendance à remettre en question les relations de domination. Et de toute façon, dénoncer n’est pas vraiment une option… « Dans la manière de relativiser, forcément, tu pointes du doigt quelque chose. Je crois que quand tu essaies de relativiser, tu essaies de dénoncer. Que ce soit à travers de l’humour innocent, du sarcasme, de l’humour noir… tu pointes quelque chose. »
Dans les vannes, pas question de se limiter. D’autant plus que quand tu brises une limite morale, ça peut faire du bien à tout le monde. Alors Eve puise l’inspiration partout où elle peut, et explore son métier comme une palette de couleurs en s’enrichissant de plein d’humours différents. Et si ça dérange… tant mieux. « On est là pour être dérangeants, je crois. Mais ça dépend pour qui. On est forcément dérangeant pour quelqu’un. Si on n’est dérangeant pour personne, on fait du consensus, on ne remet pas en cause le monde dans lequel on vit. C’est un peu notre boulot de faire ça. »
« La plupart des standuppeurs et des artistes, il y a un moment où ils se demandent : mais pourquoi je crée ? Et souvent, c’est ce qu’il s’est passé dans l’enfance. Moi, j’ai eu une maman qui a eu un grave accident de voiture, quand j’étais toute petite. Et en fait, quand tu es petit, tu fais ce que tu peux pour combler ce qu’il se passe, pour exister au milieu d’un drame familial. […] Donc quand ma mère se cassait la gueule, je rigolais avec elle. Oh y’a un truc grave, on va tous passer un bon moment. Malgré la vie qui nous roule dessus, on peut se marrer quand même et c’est ok. »
🚪Ouvrir des portes dans le stand up à Lyon : ce n’était pas servi sur un plateau !
Quand Eve s’est lancée, il y a à peu près 7 ans à l’heure où l’on écrit ces mots, les scènes de stand up lyonnaises se comptaient sur les doigts d’une main. Sauf que faire des grands allers-retours à Paris (pour jouer à perte) n’était pas une option. Alors dans la lignée de Hermann Meva, Kacem Delafontaine, Yanisse Kebbab et Bamba Fall, mais aussi à leurs côtés, Eve décide de faire bouger les choses et de créer de la scène à Lyon. Entre les tafs alimentaires et les comedy clubs le week-end, le rythme est intense. Mais le jeu en vaut la chandelle.
À l’époque, le milieu est encore très masculin et genré. Et comme les femmes sont peu nombreuses, elles ont une étiquette et deviennent des quotas. Une meuf à chaque plateau, c’est pas mal, non ? Non. Alors Eve démarre la première scène de stand up pour femmes cis et trans, le Schneck up, au Rita plage à Villeurbanne.
« Dans le système dans lequel on est, les places qu’on laisse à la femme ne sont pas très grandes. […] Il n’y a pas assez de meuf. À chaque fois on est la charmante, l’atout charme de la soirée… moi, j’en ai marre d’être présentée comme ça. Donc plutôt que de venir toquer à votre porte et d’avoir toujours les mêmes réponses, je vais faire mon propre truc. »
La direction artistique est claire : une non mixité choisie, pour tendre le micro aux personnes qui ne l’ont pas assez et créer une safe place. Et comme tout choix fort, la position dérangent certaines personnes. Et devinez quoi ? Ce sont surtout des hommes. Sauf que le plateau prend. Il prend plutôt bien, même.
En parallèle, Eve lance une autre scène : l’Alma Comedy Club. Là bas, elle fait jouer tout le monde – même si certaines personnes, piquées par la direction du Schneck up, continuent à la boycotter.
« Je me suis fait traiter de féminazi. Parce que je parlais beaucoup de mes malaises avec la gent masculine, hétérosexuelle. […] Et parce que j’ai fait partie des premières personnes qui disaient toi c’est non, toi oui, ça c’est lourd, ça c’est misogyne… Et pour cela, je me faisais traiter de “féminazie” – un terme qui, à l’époque, était utilisé pour qualifier une féministe jugée “trop radicale”, bien vant l’apparition des polémiques liées à Dora Moutot, au parti des “Féminellistes” ou aux courants de féminisme d’extrême droite. Ce mot était aussi employé, de manière simpliste, par ceux qui ne maîtrisaient pas le sujet, pour désigner ce qu’ils appelaient des “ultra-féministes” – C’est quand même grave. Je crois que les gens devraient faire attention à leur compréhension du féminisme, et à la réappropriation des termes. Insulte-moi, mais insulte-moi bien, s’il te plaît ! »
Alors que dans le milieu, les plateaux prétendaient laisser la chance à tout le monde, Eve s’éloigne des politesses habituelles. Si elle ouvre un plateau, ce n’est pas pour espérer se faire inviter ailleurs, mais simplement pour proposer quelque chose de qualité. Et ça, ça implique des choix. « Forcément, je ne me suis pas fait que des amis, et j’ai eu des bâtons dans les roues, mais je préfère ça plutôt que de m’être compromise moi. Chacun ses valeurs, je ne jugerais pas les gens qui font d’autres choix. Ce sont les miens. »
Résultat ? Ses plateaux se mettent en marche et fonctionnent très bien. Les samedis soirs sont complets. La réputation grandit. Des gens viennent de Paris et de Marseille. Petit à petit, Eve se raccorde avec d’autres plateaux et le stand up se développe à Lyon. « Ça m’a permis d’avoir une certaine assise, et de donner naissance à plein d’autres petits trucs. Maintenant, il y a des gens qui font des super comedy clubs, où c’est plus safe, où les gens qui ont des blagues très limites ne se sentent pas à leur place. »
« Ma mission, jusque-là, c’était ça : faire un lieu où on n’est pas toujours en train de me dire que je n’ai pas la bonne parole, que je n’ai pas la bonne posture, que je n’ai pas le bon physique. Je crois que j’ai réussi : les gens font des bébés et ça se répand, c’est génial. »
🎨 Des plateaux à la production : se réunir pour mieux rire
« J’ai fait beaucoup de projets en commun. Je m’occupais d’autres artistes, j’ai adoré, c’était génial. J’ai vu plein de gens arriver sur scène et évoluer. C’est un cadeau, à chaque fois, de voir des gens prendre du plaisir et évoluer sur scène. »
En se battant pour le stand up et pour ses idées tout en jouant son propre spectacle (La Crème), Eve s’est un peu oubliée. Elle jonglait entre les tafs alimentaires, la gestion des plateaux, ses passages, jouait la maître de cérémonie, assurait la comm’… ça fait beaucoup, non ? Oui, ça fait beaucoup. « J’ai eu des problèmes de santé parce que j’avais un régime de travail assez fou. Je n’avais plus de vie personnelle, et je suis tombée malade. »
Pas le choix : Eve met en pause ses plateaux et prend du temps pour elle, pour se soigner, se réparer et repartir du bon pied. C’est long, mais nécessaire. Pendant ce temps, les graines qu’elle a planté continuent de germer. Elle a donné à des gens l’envie de se lancer, les plateaux se sont multipliés et les idées ont avancé… même si c’est loin d’être terminé.
« Il y a des personnes qui ont la lumière et pour qui ça roule. Mais il y a encore des personnes qui sont queer, trans ou racisées, qui ont le même niveau, voire plus fort, et qui ne sont pas mises en avant, pas acceptées dans ces endroits-là. »
Finalement, lorsqu’elle se remet en marche, des forces du stand up à Lyon se réunissent. Invitées par Bamba, Eve rejoint Hilarant Prod, une boîte de production qui rassemble plusieurs petites boîtes de prod’ qui avancent ensemble. En tant que public, on ne voit parfois que le fun… alors qu’il y a des heures et des heures de travail derrière.
Avec Hilarant, le stand up peut avancer dans une même direction et monter de beaux projets, à l’image du Stup Festival. Entre autres. « On fournit pas mal de choses, on essaie de créer de l’emploi le plus possible pour les gens dans notre prod, et puis on essaie de proposer de la variété pour les gens qui passent par Lyon, autant pour les spectateurs que pour les standuppeurs et standuppeuses. On essaie au maximum de proposer de tout à tout le monde. »
« Les publics changent. De base, le stand up est une plateforme pour les personnes opprimées, mais il y a des cercles d’oppression qui se répètent. Parce que bon, les opprimés répètent l’oppression aussi, vers d’autres opprimés. Donc il faut trouver un juste milieu où on mélange tout le monde, où on arrive à discuter… et créer un espace où on va arriver à tous rire ensemble. »
« Avec ma maladie, j’ai eu un rappel à la vie. La vie est à la fois très longue et très courte. Si tu continues à avoir un rythme de vie comme tu avais, tu vas mourir. Plus tôt et en souffrant. Je vais mourir aussi, mais en fait, pourquoi pas kiffer un peu ? Je sais que ma vie risque d’être précaire, donc j’essaie de prendre des dispositions pour faire les bons choix de vie. »
À l’heure actuelle, pas question pour Eve de lâcher le monde du pestacle, ni même de reprendre un taf alimentaire. En faisant des semaines de 70h et de la scène les week-ends tout en gérant les plateaux pendant presque 10 ans, Eve a eu sa dose.
« J’ai tellement été très occupée mentalement, que maintenant j’aspire à trouver un rythme là-dedans. Un taf alimentaire, pour moi, c’est un mangemort. Donc ce n’est pas l’intérêt. Je veux trouver le bon rythme dans la production, dans l’écriture… La vie, maintenant, c’est the floor is lava : il faut que je marche sur des meubles, je ne veux plus toucher la terre. Pas grave, il faut juste s’habituer à escalader. Je n’ai pas encore ma carte de membre à MRoc, mais j’apprends, doucement. »
Le déclic, ça a été la maladie. Parce qu’avant ça, pas toujours facile de s’écouter, de savoir s’arrêter, de faire des pauses, et de ne pas aller trop loin. « Avant de tomber malade et que tout s’écroule, ma vie c’était mettre mon réveil et me dire “ah chouette, je vais dormir 4h”. Et ça, un nombre incalculable de fois. Tu es dans un tunnel. Et quand tout s’écroule autour de toi, quand tu as ton psy, ton médecin traitant et des médecins autour de toi qui te disent “arrêtez-vous, parce que sinon vous allez aller si loin qu’on ne saura pas vous récupérer…” »
Pire, quand tu commences à avoir des pensées noires (pour rester sobre), il faut savoir les entendre et en parler. Facile à dire. Facile à dire, mais c’est parfois le moment ou jamais pour réagir. Eve est passé par là, l’a compris et pose depuis un autre œil sur la vie. Plus question de se laisser de côté.
« Quand tu es dans des moments où tu es là, tu survis, tu vas au travail en voiture, tu te dis allez, un coup de volant et je passe sous le camion… attends, ça va pas du tout là. Ça va pas. Quand tu as traversé ça, tu vas regarder un coquelicot pousser et profiter. Tu mets en place des trucs, avec les gens tu essaies d’être précautionneuse… J’étais déjà précautionneuse, mais sauf avec moi. Maintenant, je ne fais plus de concession avec moi-même. »
« La santé mentale, c’est un grand sujet. Dans le stand up, la plupart des gens qui viennent sur scène ont une histoire à raconter. Ce sont des gens qui parfois ont surpassé leur traumas, qui ont trouvé un moyen d’expression libérateur pour le faire. Et moi, j’ai l’impression d’avoir accompagné des gens là-dedans. Je travaille beaucoup avec certaines personnes sur le fait que ce n’est pas parce que tu n’es pas drôle que tu ne mérites pas d’être entouré. Parce qu’il y a des gens qui ont tellement eu le réflexe de tout le temps être drôles pour attirer, que quand ils sont downs, qu’ils n’arrivent plus à faire des blagues parce qu’ils n’ont plus l’énergie mentale, ils sont persuadés qu’ils ne méritent pas l’attention, l’amour… Si, si en fait, tu as le droit à tout ça ! »
Finalement, Eve a beaucoup appris. Sur elle, sur les autres, sur le monde qui l’entoure. Aujourd’hui, elle s’écoute, tout en continuant à faire vivre Hilarant Prod avec ses ami•es du milieu. Sans oublier de porter ses idées, de créer de fausses affiches de spectacles, et de faire évoluer le sien. Si vous avez envie de rire avec bienveillance… foncez la voir sur scène !
« Notre métier est basé beaucoup plus sur l’écoute que sur la parole. Donc apprenez à écouter. »
« Il faut savoir se détacher de ce que l’on représente et de qui on est. On ne peut pas éviter ce que les gens projettent sur nous. Mais il faut savoir séparer ce que les gens projettent sur nous de qui on est, et ne pas se sentir attaqué par une insulte qui serait une insulte de projection. »
« Ne te tue pas à la tâche. Je comprends, quand on est passionné, on a envie de tout donner. Mais quand tout le monde autour de toi te dit de faire attention… écoute-les. Moi, je ne l’ai pas fait. Faut pas accepter des situations qui te mettent en danger, que ce soit physiquement ou mentalement. On fait souvent attention au danger physique, mais on oublie à quel point le danger psychologique peut être lourd aussi.»
« Vous êtes les seuls à savoir ce que vous ferez dans la vie. C’est vous et la vie. Ne faites pas des choix qui n’ont rien à voir avec vous. Il faut être en paix avec soi-même. Parfois, il faut accepter qu’il y a des choses que vous ne ferez jamais, et ce n’est pas grave. »
Chloé Drouet – Entre intime et politique, ça passe ou ça classe
Peut-on avoir du mal à comprendre le second degré et vendre des blagues sur scène ? Le tout en partant du principe que tout le monde devrait rire ? Que ceux qui ne rient pas sont soit débiles, soit sourds ? Oui, c’est possible. Chloé Drouet en est la preuve. Passionnée par l’écriture et les blagues, ça fait maintenant plus de 3 ans qu’elle les partage sur les plateaux. Mêlant intime, politique, humour noir, bides (ça arrive aux meilleures), elle développe en ce moment son deuxième spectacle : Chloé Fucking Drouet. Alors… ça passe, ou ça clashe ?
Un cahier de blagues vomit le mot ✍️
Chloé a toujours voulu être géniale. Pour plaire à sa mère, et peut-être un peu par peur de l’abandon. Mais c’est un autre sujet. Après avoir testé la musique, crié dans des micros, elle a commencé à écrire pour un magazine culturel satirique, Fier Panda. C’est là qu’elle se met à développer une plume humoristique, et qu’elle y prend goût.
Tant et si bien qu’elle se lance dans des recueils, qu’elle intitule “Mon chat a vomi sur mon cahier de blagues”. Elle en fait 1, 2, 3, 4… bref, elle continue à écrire ! Jusqu’à ce qu’elle se sente pousser des ailes (bizarre, pour un panda), il y a 3 ans. Alors qu’elle va voir jouer Yacine Belhousse, elle décide d’en profiter pour lui montrer ses écrits. « Je ne sais pas ce qui m’a pris, peut-être un vent de beaucoup trop de prétention d’un coup. Je lui ai montré, et il m’a dit : “Bah ça, c’est du stand up ! Il faut faire du stand up :)” »
Quelques jours plus tard, elle écrivait à Kacem Delafontaine et Hermann pour faire ses premiers plateaux. Elle a pu jouer avec Nawell, ou encore EveTGA, qui œuvrait beaucoup pour les femmes dans le milieu. Ça ne veut pas dire que c’était simple, loin de là. Mais elle a pu s’en inspirer, jouer rapidement un peu partout, et donc… progresser.
« J’avais une expérience de la scène, mais ce n’était pas l’expérience où t’es seule, t’es fragile et tu balances des blagues qui, au début, franchement, soyons honnêtes, ne sont pas les meilleures. »
Le passe-temps devient une passion. Elle apprend en faisant, en multipliant les plateaux, en consultant d’autres humoristes et en regardant comment chacun structure ses blagues. Croyez-le ou non : elle devient drôle ! En tout cas, elle progresse et déclenche des rires. Et elle bide, aussi. Normal. Mais pas à pas, elle trouve sa méthode et sa patte (logique, pour un panda). Un personnage qui a besoin de prendre de la place, avec une grosse dose d’énergie et pas mal de doute.
« En fait, moi, la matière avec laquelle j’écris, c’est le doute. Il n’y a que le doute qui me permet d’avancer. Généralement, la plupart du temps, c’est quand je doute d’une blague, quand elle ne passe pas la première fois que finalement, ça devient l’une de mes meilleures blagues. Parce qu’après, j’ai envie de les retravailler. Le doute, c’est un peu le fioul de ce que je fais. »
De la passion et une vie scène 🎤
Avec le doute (et un peu avec Jacob, son co-auteur), Chloé continue à écrire des vannes. Plus tard, elle espère aussi le faire pour d’autres. « C’est un de mes buts, ouais, d’être devant et derrière. C’est aussi le but de pas mal d’acteurs pornos, mais c’est mon but. J’adore les ficelles des textes, ça me fascine. Et j’aime aussi m’effacer pour faire part d’un projet qui n’est pas le mien. Être sur un territoire commun dont je ne suis pas l’étendard. »
Après avoir lâché son taf de correction orthographique et de relecture pour multiplier les plateaux, elle peut désormais se consacrer à ce qu’elle aime le plus : l’écriture et la production. Et même monter une structure de production, Mana production, avec Driss Mbarek et Yasmina Founti.
Bien sûr, il y a eu des moments plus compliqués que d’autres. Le standup lui a d’ailleurs permis de sortir la tête de l’eau, de parler de sujets du quotidien dont elle avait besoin de se défaire. Même si le chemin a été plein de hauts et de bas émotionnels.
« En fait, tu sublimes tout ce qui t’arrive. Tout ce qui t’arrive se transforme en blague. C’est mon seul exutoire, au-delà des larmes, comme tout le monde. C’est de faire des blagues dessus. […] C’est hyper galvanisant. Et tu te ressembles. Tu prends ton shot. Mais au début, quand t’es plein de doutes, tu rentres, tu fais face à la dureté de la solitude. Tu te dis mais attends, tu arrives à trouver les mots sur scène, et dans ma vie perso je n’y arrive pas ? »
Ce qui l’a sauvée, ce sont les blagues et les rencontres. Car petit à petit, Chloé s’est entourée. Elle s’est engagée, aussi, en travaillant avec des personnes partageant les mêmes valeurs qu’elle, et notamment la Comedy Pride, une troupe LGBTQIA+ composée d’une dizaine d’humoristes Queer. Des rencontres qui sont assez naturelles, sachant que tout, tout, tout est politique…
« Où je joue, avec qui je joue, et dans le texte, effectivement, je ne me verrais pas ne pas avoir un propos un minimum militant. Le politique, il est partout. Et je ne me verrais pas ne pas l’inséminer dans mes textes. »
L’intime au service des hauts et débats politiques ⚡️
Sur scène, Chloé aime parler de sujets qui fâchent. Elle aime parler d’elle, de ses aventures quotidiennes pour aller chercher des sujets collectifs. « Je ne dissocie pas mon histoire personnelle de mes opinions politiques. Pour moi, c’est intimement lié. Et l’un renvoie vers l’autre. De toute façon, être une meuf sur scène, déjà, c’est politique. »
Ses vannes ne sont pas plus violentes que celles d’une autre, mais elle a tout l’attirail pour renforcer son propos. Une meuf tatouée, avec une forte présence sur scène, qui n’hésite pas à hausser la voix et à parler crûment. Ça marque. Mais ça a le mérite d’être honnête ! Et efficace…
« Les blagues que j’écris sont celles que je fais dans la vraie vie. Par contre, évidemment que je me censure. Évidemment, parce que dans la vraie vie, tu peux faire des blagues de merde, tes potes ne t’ont pas payée pour ! Sur scène, tu choisis tes sujets. Quand je fais des blagues sur ma vie privée, il faut que ça me serve à parler politique. Mais les blagues les plus hardcores qui sont sorties de ma bouche cette année, elles sont sorties sur scène ! »
D’ailleurs, les sujets qui fâchent et les sujets qui gênent sont souvent ceux qui méritent d’être abordés. C’est l’occasion d’ouvrir un débat public, de lancer un sujet de discussion et, à minima, de faire avancer des réflexions. Et on en a bien besoin, non ?
« Parce que les sujets, quand ils te dérangent, c’est qu’ils ne sont pas résolus. Si tu es dérangé par une blague sur la pédocriminalité, c’est que quelque part il y a un problème avec la pédocriminalité. Si tu fais une blague, actuellement, sur le conflit Israëlo-Palestinien, bien sûr que ça va choquer des gens. Parce que ce n’est pas résolu. Et ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas en parler. Au contraire ! »
Dans son nouveau spectacle, Chloé Fucking Drouet, Chloé questionne la classe sociale d’appartenance. Les rapports de domination intimes et politiques, et le “d’où je viens”, d’où elle serait issue. Ce parcours qui façonne la légitimité que l’on pense avoir sur certains sujets. Elle qui a grandi éduquée par une grand-mère qui vivait au Maroc, sans trop savoir d’où venait son mari, comment était ce couple, avec une mère qui a divorcé très jeune… On lui a dit que tout allait bien, mais qu’en est-il vraiment ? (Oui, Chloé est du genre à se poser des questions.)
« Je suis incapable de savoir le “là d’où je viens”. Souvent, on te demande d’où tu viens, et c’est facile de créer une narration, alors que c’est très complexe. Tu éprouves ton contexte d’appartenance tel qu’il t’es mis entre les mains quand tu grandis. Pour moi, là d’où tu viens, c’est l’endroit où il y a friction entre tes rêves et les compromis que tu fais. C’est ici. C’est le là d’où je viens. Et c’est en lien avec le culturel, le politique… tout. »
Alors, comment tu fais, quand tu veux faire de la GRS, que tu rêves de faire des saltos et que tu ne peux pas ? Et ben tu fais des blagues sur scène. Preuve que quand on veut, on peut ! Ou pas.
Mais Chloé a quand même pris sa revanche, en quelque sorte : elle fait kiffer la petite fille qu’elle était. Et elle compte bien transmettre ça à d’autres personnes.
« Ce qui m’anime ? Déjà, rendre fière l’enfant que j’étais. Genre lui dire, eh bah tu vois, tu as fait un truc cool ! Et donner envie à des personnes de faire des trucs. Je suis ravie de faire rire des gens. Si, en plus, il y a des gens qui ont envie de faire des blagues… C’est aussi pour ça que je veux faire de l’écriture. Aider des gens à écrire, mettre le pied à l’étrier, c’est trop important. »
Cette année, Chloé la commence en jouant son spectacle au Dikkenek, à Fribourg, à Grenoble, à Paris… Tout en continuant la co-écriture avec Jacob (et le doute), et en cherchant à perfectionner sa DA sur scène, pour être parfaitement en phase avec ce qu’elle a envie de dire et ce qu’elle est. Une chose est sûre : elle est loin d’avoir dit son dernier mot et d’avoir écrit sa dernière blague !
🪄 Ce qu’elle changerait si elle avait une baguette magique
« Le premier ministre. Enfin, j’en mettrais un ! Non, si je devais changer un truc, basiquement, j’arrêterais les guerres. Je ferais une sorte de dictature de la gentillesse. Mais il n’y aurait plus de stand up… Ouais, donc on va laisser les guerres ! »
💡 Sa reco
« J’ai eu le déclic en lisant un livre qui s’appelle Ceux qui restent, de Benoît Coquard, qui est ethnographe sociologue. Il écrit sur les personnes qui habitent toujours dans les villages désindustrialisés. C’est cette lecture qui a été un véritable déclic : putain, mais en fait, c’est vraiment là d’où je viens ! Et ce qu’il dit, ça me tord à l’intérieur ! »
Mathieu Rochet – Il était une voix à l’Ouest
Et si, plutôt que de faire l’autruche face aux sujets qui fâchent, on prenait le temps d’en rire ? Mathieu Rochet a été journaliste, DJ, réalisateur… avant de se découvrir un nouveau métier de cœur : stand upeur. Il joue son spectacle À l’Ouest (c’est le titre hein, il le joue à l’Est aussi), se balade de scène en scène et organise des plateaux avec un personnage bien à lui. Un peu maladroit, doté d’une logique douteuse, il nous invite à poser un autre regard sur la société et la politique. Un regard un peu con (c’est lui qui le dit), mais en réalité loin de l’être !
Du journalisme à la scène : tourner la page pour ouvrir les vannes 🎤
Aujourd’hui, vous pouvez le voir se mettre à nu sur scène avec ses blagues. Mais avant ça, Mathieu a porté pas mal de casquettes : DJ, journaliste musical et éditeur du magazine Gasface – une référence en matière de hip-hop, réalisateur (des séries New York Minute, Lost in California, Lost in Traplanta)…
À la base, c’est sa passion pour le rap qui lui a fait acheter sa première platine à 15 ans. Quelques années plus tard, il débarquait chez Radio Canuts et commençait à mixer en radio. Pendant les années fac’, il se lance dans les interviews et crée Gasface, fanzine devenu magazine vendu dans toute la France, mais aussi en Belgique, en Suisse, et même au Canada. Un des numéros, avec Prodigy et Mobb Depp en couverture, cartonne tant et si bien qu’il se retrouve chez Arte. S’ensuit la série New York Minute, écrite sur la ligne 8, qui devient la série la plus vue d’Arte Web à l’international. Pas mal, non ?
Pas mal, mais c’était avant que Mathieu ne se découvre vraiment. Après plus de dix années de journalisme, il a un premier déclic : une soirée au Comedy Cellar, le jour de son anniversaire, à laquelle Louis C.K. s’invite pour un rodage.
« C’était tellement pur, c’était tellement incroyable. Ce jour-là, j’ai eu un gros déclic. J’étais déjà fan de stand up depuis longtemps, et ça m’a tellement bouleversé, ce spectacle. La sensation que j’ai eu à rire comme ça, à être dans mon élément. C’était tellement puissant, le niveau de bien-être et de bonheur, que j’ai compris que j’étais vraiment malheureux, depuis super longtemps, et que je ne m’en rendais pas compte. »
Sa décision est prise : son truc, c’est la comédie. Dans la foulée, il écrit la série Lost in Traplanta, une comédie documentaire dans laquelle le maladroit Larry part à Atlanta avec l’ambition de reformer le groupe mythique Outkast. Kody Kim, comédien et humoriste, occupe le rôle principal, et propose à Mathieu d’écrire quelques blagues à côté. Alors il commence à gratter, à filer des textes à Kody… et à trouver ses premières vannes à lui.
« Ça passe un cap dans ma tête à ce moment-là. Et puis, j’en parle dans mon spectacle, ce n’est pas un secret, mais ma femme est tombée gravement malade. Il y a un moment, je m’en souviens, j’étais sous ma douche, et je me suis dit “putain, là j’ai vraiment besoin des rires”. Dans ma tête, ça a levé un voile sur un truc que je ne m’étais jamais dit moi-même. Parce qu’avant, je n’avais jamais mis le doigt sur cette envie. Je me mentais à moi-même. »
C’est là que Mathieu décide de monter sur scène, sans forcément imaginer que tout va s’accélérer et qu’il va y consacrer tout son temps. Son premier passage à La Grooverie est réussi. Trop facile. Le second le remet d’aplomb : « Heureusement, le deuxième passage s’est hyper mal passé. Je me suis pris un méga bide quoi. J’étais trop mal, j’avais envie de partir, et j’ai fait tout mon truc en accéléré pour pouvoir dire que je l’avais fini et pouvoir partir, mais c’était horrible. »
Pas de quoi s’arrêter-là. La première fois est la plus importante (on parle de scène, hein), et elle a été belle. Les habitués viennent le relever, lui donner des conseils, et l’aider à continuer sa route… Deux ans plus tard, il est toujours à fond.
« La comédie, c’est l’air que je respire. Je peux faire d’autres trucs, mais je ne suis pas vraiment moi. […] J’avais cette envie, mais j’avais peur qu’on me juge et qu’on me trouve nul. Je restais dans mon coin, j’avais recouvert ça au point de le cacher à moi-même. Mais ce qui m’est arrivé dans ma vie était tellement plus effrayant, que cette toute petite peur ridicule, elle est devenue dérisoire. »
La politique vue par la Ouest Coast 👐
Son premier spectacle est comme lui : À l’Ouest. C’est l’histoire d’un mec un peu maladroit, un peu con, qui fait des gaffes et qui part un peu dans tous les sens, avec pas mal de dérision… mais toujours avec des sujets de fond. L’idée : arriver à parler de politique avec un angle original et surprenant.
« À l’Ouest, parce que je suis quelqu’un d’assez maladroit. C’est une façon de parler politique en faisant semblant de ne pas le faire. De raconter des histoires de façon un peu accidentelle, et qui finissent toujours par parler politique. C’est un spectacle à moitié gogole, à moitié politique. »
À l’heure où les (plus ou moins) experts défilent sur tous les plateaux télé, sur tous les sujets, l’idée est de prendre le truc à contrepied : « C’est fascinant, je trouve. Ces gens qui n’ont que des certitudes, qui sont toujours en train d’expliquer la vie et qui sont très sûrs d’eux. Ce serait marrant de faire un truc d’une heure, où t’as quelqu’un d’un peu con qui t’explique la vie. Tu ne te fais jamais expliquer la vie par quelqu’un de con. Et qui sait qu’il l’est un peu. Ça peut donner quelque chose de différent… »
Mission réussie : Mathieu donne à voir un personnage un poil naïf, qui raconte des histoires et nous emmène dans son univers, nous sort de nos schémas de pensées habituels. De quoi pousser le public dans des retranchements et déclencher de bonnes tranches de rire. La tranche de cheese cake, ce sera pour plus tard, dans son prochain spectacle…
« Cheese ou cake ? Ah bah les deux. C’est génial, le premier mec qui a osé, qui a voulu les deux, ensemble. Je voulais faire un spectacle qui est vraiment sur la culture politique française, avec cette injonction qu’il y a à choisir entre se sentir de gauche ou de droite. Je me suis dit qu’il y avait un truc rigolo à faire : trouver la recette du cheese cake politique. Et essayer de la trouver avant 2027, avant que le pays ne meurt étouffé d’une trop grosse part d’extrême cake. »
Vous l’aurez compris : derrière ce personnage maladroit, il y a un mec qui se casse la tête et cherche la recette pour traiter des sujets d’actualité en les saupoudrant d’absurde et d’auto-dérision.
Pas question de se censurer – même si ça lui a valu un passage coupé pour Génération Paname à La Cigale. Il faut dire que Darmanin a eu gain de cause. Forcément, puisque “un viol c’est quand la femme n’est pas d’accord, et que l’homme n’est pas ministre” !
Mais si Mathieu a tendance à aborder des sujets sensibles (qui ne devraient pas l’être), il le fait toujours avec maladresse… et minutie, embarquant le public avec lui. Pas d’attaque, pas d’insulte, juste la volonté de soulever des sujets qui méritent réflexion. Des sujets compliqués que l’on peut avoir tendance à ranger au fond du placard pour ne pas les voir ! Pourtant…
« Adresser des sujets qui angoissent, c’est hyper salvateur. Quand c’est bien fait, ça fait du bien à tout le monde. Ce sont les meilleurs rires, parce qu’ils partent sur un truc qui est vraiment… “ouf, il en parle !”. Je pense qu’il y a moyen, aussi, que l’humour réunisse. Que ce soit un lieu où on se retrouve. […] La personne qui est le plus moquée, c’est évidemment moi. »
Dans sa recherche d’angles et de blagues, Mathieu cherche simplement à décomplexer sur des sujets de société, à déclencher des rires et toucher un maximum de personnes. Peu importe les idées, la classe, les lieux de vie, le rire est aussi l’occasion de se réunir !
« Ça me paraît compliqué de ne pas en parler. Il doit y avoir moyen de trouver des angles pour que tout le monde rigole. Au-delà de “t’es d’accord avec moi.” Ce n’est pas intéressant de se conforter avec des gens qui sont d’accord avec toi. J’ai vraiment envie de pouvoir jouer partout, d’arriver à faire rire énormément de gens, dans des groupes vachement divers de la société, tu vois. »
Alors, pourquoi se fixer des limites – si ce n’est celle du respect ? Mathieu profite de l’impro pour tester et construire ses vannes collectivement, avec le public. C’est aussi pour ça qu’il a monté un plateau de 3×30 au Grisbi, qui offre un lieu approprié pour improviser, imaginer et créer des choses en live.
« C’est ça que j’adore, aussi : on se découvre les uns les autres. En thématisant les impros, les spectacles se construisent collectivement. […] Tu peux faire des trucs qui vont éventuellement faire du bien aux autres. Prendre un sujet de la vie, et lever un peu une angoisse sur quelque chose de dur, c’est hyper chouette. »
Son spectacle À l’Ouest, joué une trentaine de fois, continue à tourner avec la belle affiche réalisée par Mattesupreme. Et non, il n’y a pas que l’affiche qui vaut le coup ! Ses passages sont l’occasion de passer un bon moment, de s’oublier un peu avec un personnage qui sort de l’ordinaire et nous partage un peu de sa connerie. De quoi se marrer… et peut-être même éviter de perdre le Nord !
En France, quand on demande à quelqu’un s’il a fait l’école du rire, c’est souvent pour se moquer gentiment. Un peu comme quand on demande à quelqu’un s’il a mangé un clown. Pourtant, l’école du rire, ça peut aussi être du sérieux ! Lucas Hueso a 24 ans, et il fait partie des humoristes qui arpentent les scènes de stand up à Lyon. Depuis quelques mois, il vit pleinement de ses blagues et joue son spectacle trois fois par semaine. On pourrait dire qu’il ne rigole plus… mais c’est tout le contraire !
C’est pas l’école qui nous a dicté nos codes ? 🎓
Ses premiers pas sur scène, Lucas les fait au collège. Il n’était pas très scolaire, plutôt du genre à intervenir en classe pour envoyer des blagues à ses voisins. C’est sa prof de Français qui l’a remarqué et l’a embarqué : si tu veux capter l’attention, viens donc faire du théâtre ! Quelques années plus tard, à la fin du lycée, l’envie de scène ne l’avait pas quitté. Sauf que sa mère insistait pour qu’il ait un diplôme. La solution ? Partir faire l’École nationale de l’humour de Montréal.
Il fallait obtenir le concours, et faire partie des 15 retenus sur les 200 participants, mais ça l’a fait : Lucas a un tempérament de bosseur… et à 18 ans, il avait déjà les idées claires !
« Moi, à la base, je voulais y aller avec un but précis : me professionnaliser. […] Je pense que l’école de l’humour, c’est vraiment utile si tu sais ce que tu viens chercher à l’intérieur. Si tu viens en mode découverte, en touriste, tu risques de t’y perdre. Moi, je voulais me professionnaliser. C’est-à-dire avoir un rythme de travail, apprendre à écrire, à structurer mes idées, à être sur scène, à capter l’attention, à jouer avec mon corps, à essayer d’être présent, à avoir un style. Et comprendre comment marchait le milieu. Comment tu fais pour créer ton économie, comprendre la différence entre un diffuseur et un producteur…
« C’était ça, l’unique prétention que j’avais : ressortir en me disant que je peux évoluer dans ce métier, avoir les armes pour y aller même en étant jeune. »
Les pieds à Lyon et la tête sur les épaules 🦁
De retour en France, Lucas avait de solides bases dans sa valise. Et quelques blagues. L’objectif : remonter sur scène pour mettre en application ses acquis et se développer à Lyon avant de voir ailleurs. Sauf que dans un premier temps, ce n’est pas possible d’en vivre. Alors il jongle entre un travail d’animateur en périscolaire et les plateaux.
Une double vie qui n’est pas si simple à gérer : « Ce qui est compliqué, c’est de maintenir une sorte de discipline de travail. Quand t’es un peu partagé entre ton taf à côté parce qu’il faut bien que tu survives, vivre aussi ta vie parce qu’il faut bien (voir des gens, faire des trucs), et en parallèle faire le plus de spectacles possibles… C’est un rythme vachement intense. Cette transition-là, elle a été compliquée. »
D’autant plus qu’à ce moment-là, Lucas est encore jeune. Il doit faire sa place, mais aussi se construire. « À 20 ans, t’es pas encore connecté à tous les niveaux. J’suis un rookie, j’ai faim, je vais vous montrer que je vais y arriver, mais je n’ai pas encore l’aisance pour que ça puisse glisser tout seul. C’est un marathon pour moi : va falloir que je tienne pendant peut-être encore 20 ans. […] Et en même temps, c’est un coup dans 3 ans j’arrête, tu ne me revois plus, je suis au Chili en train de faire des merguez. »
Lucas pense déjà à long terme et n’est pas prêt de lâcher l’affaire. Il reste discipliné, éprouve et affine sa technique d’écriture. Il accumule les notes, prend toutes les idées qui lui viennent, et les retravaille jusqu’à avoir un résultat prêt à être testé en spectacle ou en comédie club.
Comedy Claque 🥊
Pour se consacrer pleinement à l’humour, Lucas finit par lâcher son boulot d’animateur. Une grosse décision qui n’est pas arrivée par hasard : fin 2023, il participait au concours Comedy Class d’Amazon Prime. Éric et Ramzy faisaient le tour de France pour sélectionner des humoristes et les faire monter à Paris, et Lucas a été appelé pour passer à Marseille.
Sauf que… « Ça n’a pas du tout bien été. Je suis arrivé avec un vieux texte, qui n’est pas le moi d’aujourd’hui, en me disant que j’allais m’en débarrasser, le donner à Amazon. C’est souvent ça, les captations : tu décides de donner un texte. Ça n’a pas pris. […] Ramzy m’a dit : « tu sonnes comme tout ce que j’ai l’habitude d’entendre. T’as pas d’autres choses à raconter ? […] Je t’avoue, quand je suis rentré de Marseille, dans le train, j’étais… ça a été compliqué quelques jours. Puis quand j’arrive à Lyon, spectacle annulé. Non seulement je ne suis pas marrant, mais en plus les gens ne vont plus venir me voir ! »
Une grosse remise en question plus tard, les spectacles reprennent, ça marche, et Lucas avance. Mais il décide de poser sa démission dans la foulée. « Plus jamais je ne ferai de vieux textes. Il faut que ce soit un “moi” que je puisse défendre et m’amuser à faire. Animateur en périscolaire, ce n’est plus moi. Ça dégage. »
« Ouais ça m’a fait chier de ouf, mon égo a été piqué, mais c’est pas pour rien. Rien n’arrive par hasard. Et le déclic qui en découle est vraiment cool. »
Pour remplir les salles, il faut aussi arriver à se montrer, à se mettre en avant, notamment sur les réseaux sociaux. Parce que si tu ne proposes pas de contenu, si les gens ne te voient pas en ligne… tu as moins de visibilité, donc moins de personnes qui viennent te voir. Et en même temps, ça revient à s’exposer.
Lucas a mis du temps à se lancer : « Parce que je me jugeais. Ça fait peur aussi, de se dire vas-y je droppe un truc, que je pense être marrant, puis là il est exposable à tout le monde. Tout le monde peut donner son avis et t’as le retour direct. Ça me stressait grave ! C’est une question de confiance, je pense. »
Aujourd’hui, il bosse avec d’autres personnes sur le sujet et fait des formats plutôt cools. Mais il reste méfiant, et ne veut surtout pas jurer que par ça. Le nombre d’abonnés, ce n’est pas forcément un gage de qualité : « C’est un truc qui te permet d’avoir un dos plus confortable, mais attention : combien de fois j’ai rencontré des gens avec grave d’abonnés, et une salle vide. C’est là que tu te rends compte que c’est de la poudre aux yeux. »
Santé mentalement parlant… 🤯
Si les réseaux sociaux peuvent être vus comme un monde parallèle, son métier fait aussi cet effet-là. Parce qu’il met beaucoup de temps et d’énergie dans une vie qui ne colle pas forcément à celle des gens qu’il aime : quand lui est dispo – la journée –, eux sont au travail. Et quand ils sortent du travail, lui s’apprête à monter sur scène. Un équilibre qui n’est pas toujours évident à gérer.
« Le burn out, la santé mentale, faut en parler. Dans ce métier, c’est zinzin. J’ai déjà perdu trop de points de vie. Parce qu’on ne se rend pas compte à quel point tu vis dans un monde parallèle, quand tu fais ce métier […] Pour créer des liens sociaux avec les gens, c’est particulier. Ouais, j’ai pris conscience que la santé mentale c’était important. Ça, on en n’a pas trop parlé à l’école. J’aurais bien aimé qu’on en parle un peu plus. J’ai rencontré tellement de gens malheureux, et qui ont un succès de zinzin ! »
Pour tenir, Lucas a fait en sorte d’avoir le bon entourage. Il s’impose des coupures, du temps pour profiter des gens, faire du sport, voir un psy, bien manger, sortir… Et puis, il faut accepter d’avoir des phases !
Il continue son bonhomme de chemin, sans oublier de se remettre en question au quotidien : « Moi, je suis quelqu’un qui doute beaucoup de base. Donc la remise en question, elle est quasiment hebdomadaire. Parce que c’est un peu un ascenseur émotionnel, ce métier. Tu peux vraiment être confronté à une dose de succès instantané, comme l’opposé de ouf le jour suivant. »
Comme au foot, Lucas fonctionne saison par saison. De septembre à juin. Là, il joue son premier spectacle, Essai, jusqu’en juin aux Tontons Flingueurs. Ensuite, il compte essayer de le jouer à l’extérieur, puis bosser sur le deuxième. Forcément, les gens changent, lui aussi, et son “lui d’aujourd’hui” va petit à petit se détacher de ce premier essai. Paris pourrait aussi être l’une des prochaines étapes, pour continuer à progresser auprès des meilleurs… tout en veillant à ne pas se brûler les ailes.
« L’humour, c’est trop subjectif. T’es qui pour dire c’est pas marrant ? Lui il est drôle, lui il est pas drôle ? »